tapis du bonheur

L’omelette aux champignons

Retour de marché. Battre les œufs en omelette, y ajouter du persil, assaisonner et réserver. Rincer les girolles, les couper grossièrement. Faire fondre le beurre dans la poêle, ajouter l’ail pressé et le sel. Y faire revenir les girolles et les faire suer. Respirer. S’arrêter un instant. Respirer encore. Se remplit de l’odeur des champignons.

Je n’ai pas dix ans. Un après-midi à la petite cabane de Terreau, dans la Sarthe. Nous passons le jardin avec son vieil arbre tordu, et traversons ce grand fossé qui permet l’accès aux bois. Pourquoi ce fossé m’effraie-t-il tant : par ra profondeur, ou par cette porte ouverte sur l’immense et sombre forêt qu’il représente ? Les adultes nous aident à le franchir. La forêt. Ses allées végétales. Le rayon de soleil à travers la canopée. Les feuilles qui craquent. L’odeur de l’humus. Les couleurs automnales. Le chant d’un oiseau. Les bruissements du feuillage. Ces arbres majestueux qui s’élancent vers le ciel. Au signal de mon oncle, nous quittons l’allée principale pour nous enfoncer dans les sous-bois. Nous posons les paniers et écoutons ses conseils pour trouver les champignons. Les noirs pour les trompettes de la mort, les jaunes pour les girolles, peut-être trouverons-nous des bolet ? Les autres, nous n’y touchons pas. C’est à celui qui en ramassera le plus, qui trouvera le plus gros. Chanceux sera celui qui tombera sur cep. Cette année est une année à champignons. Les paniers garnis, nous faisons demi-tour. Nous repassons l’effroyable fossé. De retour dans la maison de Madou, mon oncle préparera notre cueillette et l’odeur de la cuisson se répandra dans la grande cuisine familiale avec sa cheminée et sa table centrale. . Cousins, oncles et tantes, parents, et Madou se réuniront au dîner autour de ces magnifiques omelettes aux champignons.

Quand l’eau s’est évaporée, ajouter les œufs battus. Cuire à feu doux. Ce ne sera peut-être pas la même recette que celle de mon oncle, ni la même effervescence d’un retour de cueillette, mon fils me réjouira en disant : »C’est trop bon, l’omelette aux girolles. » Les yeux fermés, le sourire aux lèves, je rêve encore à cette immense forêt et cette petite cabane au détour d’un chemin.

PS. Avant de partir en cueillette, respectez les propriétés privées (j’ai mis des années avant de comprendre que ce bois appartenait à ma grand-mère) et aillez une cueillette responsable 😊

table de travail

La boule au ventre et les papillons dans les yeux

Lundi 2 novembre 2020. Il fait gris ce matins, nuageux, un vent d’automne. Pas de soleil pour éclairer cette journée qui s’annonce difficile. Je pars travailler la boule au ventre. C’est la rentrée : je prépare ma classe. 8h20. J’accueille mes petits CP dans la cour. J’en ai mal au cœur de les voir arriver en courant avec leur masque, pressés de se laver les mains ? pressés de se ranger ? ou pressés de me voir ? Ils sont tous avides de me raconter Halloween et leurs vacances, de me me montrer leur masque. On essaye d’en plaisanter : là, un fantôme, un autre est un squelette, des licornes. Les parents se sont démenés pour trouver des masques rigolos. Certains n’en ont pas, les familles les plus démunies. La directrice a pourvu un stock pour ces petits là. Lavage de mains, l’appel et et c’est reparti. Mais je n’entends pas les enfants assis au fond de la classe, alors je bouge beaucoup, être plus mobile pour ne pas les amener à porter leur voix. Il y a moins de chahut, certains ne parlent plus. Je leur explique les gestes barrières, la comptine du lavage de mains, je me refuse à faire tout un cours sur le port du masque. Ils ont déjà compris.

Emploi du temps : il n’y aura pas de gymnase aujourd’hui. En fait il n’y aura plus de gymnase : un mur interne s’est écroulé pendant les vacances emportant la vie d’une petite fille. Nous ferons sport dans la cour. J’écoute leurs propos, leurs réactions. Nous en reparlerons cet après-midi.

11h. Heure de sport dans la cour. Le temps s’arrête. Seuls le vent et les feuilles continuent leur danse macabre. Mes élèves respectent cette minute de silence, seuls dans leur tête à se demander pourquoi. Entre consignes sanitaires, mort au gymnase, et le retour à la lecture, je n’ai pas eu le temps d’aborder l’affaire Samuel Patty. Je leur expliquerai cet après-midi. Le sport et la vie reprennent. Je leur autorise le masque sous le menton, contre l’avis de ma direction. Je le sais.

Je les regarde courir et à ce moment précis, je n’ai qu’une envie : partir. Claquer ma dém. Faire autre chose. J’ai honte d’être l’adulte qui leur inflige ce masque, le deuil, la tristesse, de faire rentrer la violence dans leur innocence, leur joie de de vivre. Partir. Mais qui sera là demain pour eux ? Qui leur fera classe si je m’en vais ? Nul n’est irremplaçable, mais il n’y a plus de remplaçant. Ils m’apportaient leur joie des vacances, Halloween, citrouilles et sorcières, je leur apporte contraintes, mort, terrorisme. Je les regarde courir, j’ai honte. J’ai la boule au ventre, les larmes aux yeux.

15H. La lecture et les maths achevés, nous reprenons les sujets difficiles de la journée. Pourquoi a-t-on fait sport dans la cour ? Les enfants en savent plus que moi sur la chute du mur. C’étaient leur salle de judo pour certains. On parle de cette petite fille, elle avait 6 ans comme eux. Pourquoi a-t-on fait une minute de silence ? Je les laisse me raconter ce qu’ils savent. La plupart connaissent les faits, mais tout se mélange un peu. Je replace les événements dans l’ordre, simplement : non, ce n’est pas un enfant qui a tué un professeur, ce n’est pas non plus les enfants qui ont donné l’arme à l’assassin. Nous parlons beaucoup du rôle des enfants dans cet événement, c’est ce qui semble les avoir le plus perturbés. Puis nous ouvrons le débat sur la liberté, sur l’école, sur leur façon de voir le monde. Ils ont tant à dire, c’est passionnant. Je termine cette journée avec une histoire rigolote « L’école, à quoi ça sert ? » .

Nous en reparlerons demain. Demain j’aurai poussé les tables pour avoir plus de distance entre eux et faire des pauses masques, pour adapter nos contraintes à leur besoin d’enfant, ma salle est spacieuse c’est une chance. Demain nous reparlerons pour ceux qui le souhaitent de nos émotions. Demain, nous découvrirons le planisphère et le globe terrestre (lumineux, c’est magique) pour faire voyager notre mascotte autour de la Terre, nous replacerons les pays connus des élèves et découvrirons ceux qu’ils veulent apprendre à connaître. Nous verrons le pays de H…, petite fille discrète Japonaise qui aura tant à raconter. Nous apprendrons que le Maroc n’est pas une insulte ou juste un mot rigolo, mais un pays, celui de A…, fier de venir le voir sur la carte. Demain, ils trouveront ce livre dans le coin bibliothèque de la classe : « la liberté ».

Pour aujourd’hui, il est 16h20. Quand N…, petite fille émotive en difficulté, me dit, avec le sourire (sous son masque), que c’est déjà l’heure des mamans, qu’elle n’a pas vu le temps passer, je me dis que oui, c’est pour ça que je suis toujours là, que je serai là demain.

Et c’est avec les papillons dans les yeux, fière d’être leur maîtresse, de leur avoir enseigné les apprentissages dits fondamentaux, mais aussi de les avoir écoutés, donné cet espace de parole, d’avoir partagé nos émotions, échangé notre regard sur le monde, que cette journée s’achève, que je pousse mes meubles, que je travaillerai cette nuit pour refaire mon emploi du temps et y inclure plus de temps « bien être », que je me lèverai demain et les jours suivants, que je suis professeur des écoles.

Non classé

Départ en vacances.

Dimanche. 11h57. Le TGV 8615 direction Brest emporte mes loulous pour les vacances. Discussions de parents sur le quai : certains sont ravis de voir partir leurs enfants, d autres moins. Quant à moi, la douleur au fond de moi de les voir partir cesse-t-elle un jour?

coin des petits

Pour sourire

Sourire culinaire :

Je demande à Romain (8 ans) de m’apporter le piment d’Espelette rangé dans le placard. « Tiens, Maman, le piment de squelette ! »

Sourire d’artiste :

Exposition Miro. « Non, mais, Miro Golo, il dessine mal, il a des lunettes, et il dessine mal. » (Romain, confondant avec son jeu Miro Golo)

Sourire électoral :

« A quoi ça sert un président ? » (Clément 12 ans). « Un président, c’est pour savoir si on va ou si on reva pas à l’école. » (réponse de Romain, 8 ans)